Chers amis, je vous pose cette carte depuis la gare ; le train va tellement vite, j'espère que vous me recevez...
J'ai vu la Baie de N. ce matin, telle que l'Apocalypse l'a laissée. Spectacle étrange, j'aurais voulu que tu puisses le voir. C'est comme si la moitié de la ville rasée par l'explosion s'était écoulée dans la mer, à perte de vue c'est une forêt de poutrelles et de pans de murs qui s'étend sous les lueurs chatoyantes de l'aube. Au loin, l'eau libre se confond avec le ciel rose ; sur cette ligne claire se dressent les épaves rouillées des cargos, silhouettes noires plantées là comme des titans terrassés, des cétacés de fer hérissés de piques. La quille fichée dans un enfer de métal et de parpaings, ils attendent tout le jour que la nuit vienne à nouveau cacher leur déchéance et leur incongruité... J'ai voulu prendre des photos pour vous les montrer ; mais ce matin, à mon réveil, elles avaient disparu. Je crois que je sais pourquoi, je ne sais pas comment vous le dire...
Tandis que le convoi s'enfuit entre les palmiers vers la jungle moite et obscure, j'ai envie de Toi. Je songe que le néant mange les images absurdes et le nom des voyageurs. Je pense à vous, et j'aimerais que vous soyez ici avec moi. Ainsi, vous pourriez comprendre... Il fait de plus en plus chaud.
Gatrasz.