(Photo de Gatrasz H. prise il y a...euh, une bonne dizaine d'années, je dirais...)
J'ai grandi en d'autres temps ; mes parents étaient de dangereux activistes, des opposants à la tyrannie de leurs grandes familles antiques. Exilés, en fuite, ils m'ont emporté dans leurs bagages ; je suis né sur les fondations de leur refuge de campagne et j'ai grandi avec. Ses murs, mes murs. Enfant caché, dont le nom même restait mystérieux, j'ai dû taire leurs secrets, ne pas révéler leur retraite. Fils de leur Amour désespéré, d'une union interdite, j'ai porté leurs espoirs d'Idéal, de Liberté, d'Innocence. J'étais leur symbole, non seulement à leurs yeux mais aussi à ceux de leurs ennemis intimes, ces oncles et ces aïeux sournois et vindicatifs qui m'ont montré la Haine et la Méchanceté, la Bassesse et la Cupidité. Ces révélations furtives, au cours d'âpres tentatives de négociations d'héritage, je m'en souviendrai longtemps. Je n'ai jamais cafté, je n'ai mis personne en danger. Mais mes parents ont perdu la guerre, pauvres rêveurs idéalistes, vaincus par le cynisme et les réalités de la vie. Et c'est moi, maintenant, qui fuis les vagues de ce naufrage, de peur qu'un bras ne surgisse pour m'y replonger.
J'ai coupé les amarres, et je me maintiens désespérément au milieu du courant vers d'autres rivages ; que d'autres mains, avides mais innocentes, se saisissent de moi pour me retenir et m'accaparer. Car je sens bien que malgré la distance, je tomberai aussi lorsque viendra la chute de cette Maison Usher...