• Ma [K.O.] Sous La Cuite (Désirs)...

    Fond sonore : [Alice In Chains - Your Decision]

       

    La ville était bruyante et lumineuse ; elle s'étendait autour de moi, mouvante et centrée sur ma petite personne ; robe de mariée géante se refermant sur sa promise, son butin, sa proie. Elle allait me bouffer, cette ville, j'en étais sûr. Sans doute, ç'aurait pu être Macao, à cause de tous ces asiatiques et des indications murales en portugais. Le Macao d'avant la rétrocession, ou bien une enclave oubliée, un trou béant donnant sur le passé mal digéré d'une vaste cité du vice... De toute façon, j'étais déjà bien trop saoul pour m'en souvenir.

    Je pris soudain conscience de la forme qui s'agitait doucement au bar, près de moi. C'est à dire, je savais qu'elle s'était assise là, mais mon regard déconnecté plongeait alors dans des réalités tout autres : je naviguais sur une vague de souvenirs baignée de nuages éthyliques, j'étais pour ainsi dire coincé entre deux mondes superposés, entre l'écran et la rétine, et sur la paroi de la caverne défilaient les pensées tristes d'un paumé qui sent bien qu'il s'en va, l'air de rien. J'aimais bien. Pourtant, je vis tout à coup sa main, comme celle d'un enfant qui essuie la buée sur les vitres. La brume se dissipa, m'échappa des mains et en même temps que le brouhaha submergeait à nouveau mes tympans, l'image redevint nette. Elle m'aguichait de ses grands yeux noirs aux cils mordorés ; et direct, je sentis mon coeur exploser dans ma poitrine. Sa peau d'ambre sucrée, épicée, sentait le désir comme une excitante sueur et appelait mes doigts, ma bouche, mon corps tout entier s'allumait de l'envie d'y goûter. Rien qu'une fois, c'est promis... Ou peut-être deux, trois. Mais mon coeur H.S. refusait tout démarrage  et toute effusion, l'amour n'était depuis longtemps plus qu'un rêve et le sexe, un mythe. Un interdit automatique : "Tu aimes ? Alors pas touche". Elle sussura quelques mots, invite ou bien commentaire banal ; peut-être même une remarque moqueuse, que sais-je ? Je n'entendis pas ses mots, mais ils signifiaient les étoiles dans ses yeux mystérieux, le désir, les draps humides, les cris essoufflés d'amants avides qui se découvrent, insouciants. Mais ça, l'insouciance oui, c'est précisément ce que je ne voulais pas. Je devais continuer d'avoir mal à en crever, c'était écrit quelque part : sans doute là où le Destin peut lire et nous faire ensuite réinterpréter ces mots, pythies occasionnelles que nous sommes, en attente perpétuelle de sens à leur message intérieur brouillé.

    Le cerveau ruiné par la surabondance de parfums enivrants de femme et d'alcool de riz, je montai péniblement jusqu'à ma chambre. Regrettant presque d'avoir décliné l'offre, manifestement tarifée et pas vraiment légale de cette toute jeune croqueuse d'hommes, je m'allongeai sur le dos, les bras croisés sous ma tête et mon estomac faisant d'inquiétant remous. Non, l'amour décidément, j'en avais oublié le goût ; et je n'avais plus très envie d'y mordre. C'est-à-dire, baiser, ça j'en aurais eu envie, mais une envie dégueulasse. Une espèce de désir brutal, colérique, vengeur. Je l'aurais fait comme on tabasse le premier venu, avec hargne, déchargeant sur un foutu prétexte humain tout ce que les autres n'ont pas voulu prendre et qui est resté là, pourrissant dans ma tête comme un parasite vicieux. Une obsession. Un vieux fantasme de cruauté perverse, et la volonté de se fatiguer, de s'épuiser comme une source chargée malgré elle d'une eau sombre et funeste, irradiée par la centrale atomique d'un coeur qui flanche. Comme s'éclater à un vrai bon concert, mais sur quelqu'un. Lui pogotter sur la tronche ou plutôt, dans ce cas, sur son joli cul (j'imagine). Et abîmer cette petite nana, non, très peu pour moi. Je préférai punaiser délibérément son image dans mon ciboulot en désordre ; là, juste derrière les yeux, pour la voir toujours, en superposition sur le paysage. Tu vois, mais tu ne touches pas. Une adoration secrète, sublimée, muette. Comme une punition pour de vieux péchés oubliés mais toujours noirs comme l'ombre d'un Diable. Sacrifier volontairement la plénitude du sexe et se condamner, au moins pour un temps, aux amours platoniques et cruelles de ceux qui ne savent pas choisir, ou ne veulent plus. Retrait quasi-définitif des sensations extérieures, juste le pourrissement du coeur qui continue, devient l'institution par excellence, le dogme.

    Assourdi de silence, je me levai dans l'obscurité pour gagner la fenêtre ; la nuit pleine de lumières m'atteignit en plein front, faisant de moi une sorte de fantôme pâle, chevalier de néon s'imposant l'amour de l'inaccessible, en lieu et place de ce qu'il a perdu. J'avais envie d'y sauter, par cette fenêtre ; de tester l'impression de chute, l'asphyxie de la vitesse et peut-être, qui sait, le cisaillement des câbles électriques ou de la corde à linge. Il suffisait d'un mouvement ; même pas, juste d'un laisser-aller. Mais non, c'eût été trop facile. J'aime me compliquer la tâche, parfois... Après tout, me dis-je enfin, je n'étais pas si seul : j'avais encore une bouteille avec moi. Je la levai lentement dans les rayons de Lune et d'enseignes clignotantes ; puis je l'approchai de ma bouche et je bus, longuement, lentement, avec Amour.

     

    Gatrasz.


  • Commentaires

    1
    Dimanche 11 Septembre 2011 à 07:21
    ...
    Une lieb-ation, en quelque sorte... :~) Superbe écriture !
    2
    Dimanche 11 Septembre 2011 à 16:57
    @Tant-Bourrin :
    Merci bien ! :) Ich liebe dich, meine kleine Flasche !
    3
    Lundi 12 Septembre 2011 à 13:39
    C'est waouh !
    Quelle atmosphère ! Superbe ];-D
    4
    Jeudi 22 Septembre 2011 à 15:10
    @Andiamo :
    ...je sais pas si tout cet enthousiasme est mérité^^ Mais merci :) Celui-là, j'en suis presque satisfait. Même si...
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