• La Religion Du Vide...

    Fond sonore : [Moby - New Dawn Fades]

     

    C'était peu de temps avant la fin, une de ces journées grises où les gens, las d'attendre la dégringolade fatale, choisissaient de prendre le large et d'aller voir ailleurs, comme disent les Arméniens, si la misère y était moins pénible. Ils étaient en fait incapables de tenir en place ; près de chez moi, un groupe de paumés avait mis collectivement fin à l'angoisse au moyen d'une bouteille de gaz et d'un dispositif de mise à feu. On les avait retrouvés carbonisés ensemble, comme dans un barbecue romantique ; la cave où ils gisaient encore me rappelait les bunkers où je jouais petit, pleins d'impacts de balles et de fragments de caoutchouc brûlés, de bouts d'affût à mitrailleuse tordus et autres restes impossibles à identifier. J'aimais bien ces endroits morbides, qui flattaient ma tendance à m'entourer d'horreur et d'ignominie, comme un barrage, un gros machin dissuasif contre lequel les petites conneries du monde ne pouvaient plus rien... D'autres avaient préféré vivre à fond leurs derniers instants, quitte à cramer ce qui leur restait de temps et d'énergie pour claquer plus heureux ; ce matin encore, j'avais vu ma voisine passer dans le couloir, traînant son mouflet derrière elle. Quand ils avaient fait l'annonce, elle s'était dit qu'on en avait plus pour longtemps, et elle s'était offert du bon temps avec tout ce qu'elle avait pu trouver d'hommes prêts à fêter la fin du monde au cœur d'une gigantesque orgie de sexe et d'alcools. Finalement, ils étaient partis voir plus loin si le monde s'écroulait aussi péniblement, formant peut-être bien la secte des Fornicateurs des Derniers Jours ; mais elle était restée, un peu sonnée de voir que ce n'était pas encore fini et ce gamin lui était né, comme un pied de nez à l'insouciance de la fin des Temps. Elle n'avait même pas pensé à se faire avorter. Elle le traînait partout maintenant, symbole vivant et morveux de l'injustice de cette fatalité qui, même annoncée, se faisait encore attendre. Moi, j'espérais qu'ils partiraient tous et que, par un caprice du hasard, personne n'aurait l'idée de venir prendre leur place. Je voulais finir seul, sans cette hypocrisie généralisée de l'accompagnement vers la mort dans laquelle, en fin de compte, on est toujours seul. Autant s'habituer...

     

    Alors était venue la grande arnaque ; la rumeur qui disait que quelqu'un, quelque part, avait trouvé LA solution. C'était là-bas, loin derrière les océans, et du jour au lendemain, tous voulaient y aller, s'échapper peut-être. Au fond de moi, je savais que ce n'était pas vrai ; eux aussi, j'imagine, mais leur foi débile en un miracle même pas mérité fut la plus forte. Ils rassemblèrent les derniers barils de pétrole, et les usines exsangues sortirent de leurs entrailles presque taries des avions, de grosses machines ventrues et bariolées équipées pour embarquer un maximum de rêveurs crédules vers les lointains et chimériques bras du Protecteur Providentiel. Un Christ du Corcovado planté sur sa colline, accueillant de son sourire aveugle les migrants radieux séduits par ses mensonges, mille fois répétés mais qui portent toujours. L'humain est incorrigible... Assis sur mon promontoire, mon trône rocheux dominant la plaine, je savourais ma victoire prochaine, emportée sans coup férir : ils allaient partir ! Ma brune, seule ombre au tableau, s'en allait aussi : mais je n'aurais bientôt plus besoin d'elle - surtout si elle croyait au mythe de la rédemption. J'ai eu cette faiblesse, aussi, mais j'ai bien vite compris que le salut passait par la mort, et j'ai encore envie de traîner un peu mes guêtres dans la poussière des chemins. Adieu donc, et que le vent te pousse ! Je les vis tous, de mon perchoir, grouiller comme des cafards vers les appareils en attente, accroupis sur leurs pattes fragiles avant de s'élancer dans l'azur, chargés jusqu'à le gueule de naïfs adorateurs d'un Dessein Intelligent qu'on attend toujours. Je les vis s'envoler, lourdes caravelles d'acier ; quand la dernière eut pris son vol, soulagé et surpris à la fois d'être enfin libéré, je ne pus retenir une larme. Vestige d'un sentiment confus pour celle qui m'avait trahi au profit d'un rêve ? Peut-être. Mais elle séchait déjà sur ma joue lorsque je vis la Chose se produire. Inattendue, imprévisible et soudaine : une métamorphose spectaculaire. Les caravelles, grands cétacés de métal, se cabrèrent tout à coup sous les rênes de leurs cochers impuissants ; rompant l'invisible fil qui les commandait, elles poussèrent d'abord dans l'air tremblant et rouge un cri triomphal à faire saigner mes tympans déchirés, un chant de victoire bestial comme on en entend plus depuis le Crétacé peut-être. Puis dans un bel ensemble, engloutissant les gens dans leurs ventres béants, les créatures machiavéliques plongèrent lourdement vers la mer. Elles s'y engouffrèrent dans un énorme rejaillissement d'écume, une vague folle venant lécher mes pieds jusque sur mon haut repaire. Et je les vis s'enfoncer d'un bloc vers d'insondables abysses, croyant entendre encore, avant que l'eau sur elles ne se referme, comme un chant mystérieux et sombre... Cet appel étrange, intangible, résonne encore en moi tandis que je parcours les chemins défoncés et vides, errant dans la lande comme le dernier des chapardeurs ; et quand je me le rappelle, que j'en égrène les notes, timidement, entre mes dents - allez savoir pourquoi : je me prends parfois à sourire.

    FIN 

     

    Gatrasz.


  • Commentaires

    1
    Lundi 9 Avril 2012 à 15:29
    La fin du monde...
    ... autant la vivre seul et en paix ! Magnifique récit...
    2
    Mercredi 11 Avril 2012 à 10:49
    Bouche bée.
    Eh bien... prenant, et bien écrit bravo MESSIRE ];-D
    3
    Lundi 16 Avril 2012 à 01:42
    @T-B & Andiamo :
    ...merci ;)
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