• Killing [Anybody's] Sweetheart... (1)

    (Dessin : Gat'2006 - j'en ai ch*** pour trouver un vieux truc convenable)
    Pour profiter du fond sonore : [The Jesus And Mary Chain - Head On]


    Elena était en deuxième année dans une école d'art dramatique ; elle rêvait depuis l'enfance de drames et de comédies sur les planches, d'une façade publique et d'une vie privée avec des enfants, un minivan et un petit mari...ambivalent. Stefan était arrivé en cours d'année, suite à une entorse administrative...et une brève inscription dans une école beaucoup plus réputée. Un original, qui partait d'un coup sur une idée, n'importe laquelle et la poussait jusqu'à son terme jusqu'à ce qu'une autre lui vienne. Il avait plus tout de suite à Elena : elle s'était peu à peu mis en tête...oh, pas de le changer, non ; mais de devenir l'exception à sa règle, son point de stabilité, son attache nécessaire et indispensable. Et il avait marché ; en ce sens qu'il s'était mis avec elle, s'affichant avec elle envers et contre tous les autres couples de l'école. Il lui faisait des déclarations sur scène, dans sa chambre il lui faisait ouvrir les cuisses en lui murmurant des fragments de poèmes à l'oreille... Sexuellement, elle prenait plaisir à noter qu'il était un personnage complexe, bourré d'idéaux machistes et de complexes envahissants qui le transformaient en petit garçon quand il se voulait cow-boy, interrompant les rodéos par de grisantes crises de larmes. Ces petits échecs, ses blessures d'amour propre le rendaient aux yeux d'Elena plus attachant, plus précieux, comme un mannequin plein de secrets dont elle seule connaissait le fonctionnement. Elle eût été totalement incapable de l'aider - après tout, c'est bien connu, personne n'y peut rien sinon soi-même, les psys ne sont que des charlatans - mais elle s'imaginait qu'elle savait comprendre les raisons secrètes et les causes oubliées qu'il ne lui racontait pas : c'était son trésor intime, indiscret et saignant comme un coeur amputé qu'on trimballe en secret dans son sac à main. Elle le lui rendait, magnanime, quand il la retrouvait, à la cantine ou dans sa chambre à coucher.

    Depuis le début, elle ne l'appelait plus que Stevian ; il lui rappelait la stévia -
    ce truc qu'ils mettent dans le koka pour remplacer le sucre - parce qu'il était doux, sucré mais sans faire grossir - un amour. Et pourtant pas édulcoré. Elle se sentait tellement mieux depuis lui, plus sereine, plus assurée ; plus puissante. Elle progressait à vue d'oeil, devenant une des actrices les plus calées du cours, se voyait autoritaire et sans concession dans ses mises en scène. La capitale lui ouvrirait bientôt les portes, personne n'en doutait. Stevian... Lui, c'était différent. Il ne progressait pas, restant pareil à lui-même : brillant, mais dispersé, jamais vraiment enclin à persévérer. Quelque chose lui manquait, un souffle, une ambition ; encore un secret qu'Elena se promettait de percer à jour, pour son bien - évidemment. Elle aurait le temps, entre deux scènes, elle promènerait ses doigts de fée sur l'égo endolori de son chéri perturbé, trouverait d'où venait la fêlure ; elle saurait bien l'encourager, le décider, l'affirmer. Déjà, au lit elle avait réussi : elle en avait fait un amant parfait, prévenant, attentif, qui n'hésitait pas, ne débandait plus quand il ne fallait pas. Elle se flattait d'avoir su récompenser ses efforts dans le domaine par assez d'innovation et d'audace - tout ce qu'elle connaissait dans l'art obscur du sexe (entendez par là le produit de ses diverses lectures en la matière) y était passé. Elle voyait à présent chaque partie du corps de son amant comme une terre conquise - elle avait joui d'à peu près chacune. Elle était aussi devenue son unique confidente, s'imaginant ainsi naïvement qu'il lui dirait tout ; à défaut d'être toujours agréable, cela lui permettait de ne pas tomber des nues, d'avoir une longueur d'avance sur les autres. Elle pouvait dire avec un clin d'oeil 'je le savais !' à ses amies quand Stevian annonçait quelque chose, choisissait un thème d'exposé ou un menu au restaurant. Et pourtant, parfois, il la surprenait ; en fait, sur la fin, ça arrivait même de plus en plus souvent. Qu'avait-elle pu foirer, ou simplement louper ? Elle ne le sut jamais vraiment, et cette question devait être la seule à rester douloureuse, sans réponse, même après les années. C'était prévisible, pourtant ; Stévian avait toujours voulu faire du cinéma. C'était le but qui sous-tendait ses choix, ses options, son image aussi. Une passade, pensait-elle ; mais le jour où il lui annonça, dans le plus grand secret, qu'il allait partir rejoindre un tournage et laisser tomber l'Ecole, Elena tomba momentanément de son piedestal de certitudes. Quand elle fut certaine que sa décision était prise, qu'il allait partir, elle pleura - sans résultat notable. Il pleura aussi mais - pour une fois - persista.

    _
    Je reviendrai, tu sais...
    _Menteur. Tu coucheras avec la prochaine, et puis la suivante, et tu continueras sans te retourner. C'est ça que je sais.

    Il ne répondit rien ; mais un matin, comme elle se réveillait après une courte nuit, encore toute imprégnée de son odeur à lui, elle trouva juste une lettre sur le côté du lit. Les mots autant que la douleur lui arrachèrent des larmes ; la colère aussi, un peu. Déployant des trésors d'éloquence qu'elle lui connaissait à peine, il lui disait qu'il l'aimait, qu'il reviendrait ; mais en filigrane restaient ces mots qui lui restaient en travers de la gorge :
    je pars. Alors, assise en tailleur, nue sur son lit au milieu des draps froids, elle décida qu'il ne reviendrait jamais.

    (à suivre)


    Gatrasz.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 8 Octobre 2010 à 10:08
    à quand ?
    A quand la suite ? J'la veux... J'la veux... J'la veux !
    2
    Samedi 9 Octobre 2010 à 11:31
    @Andiamo :
    ...j'y travaille !
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