• Helmina... [Partie 3]

    Fond sonore : [Sepultura - Apes of God 

    III - JEANTINOU 

    Avais-je réellement pu croire que j'oublierais tout ça ? Les images avaient toujours été là, cachées tout au fond de moi ; des souvenirs, des sensations, toutes sortes d'émotions violentes et contradictoires, déroutantes... La clef était cachée dans ses yeux. Ma soeur, Helmina ; elle avait toujours été présente à mes côtés. Elle savait tout, incapable d'intervenir mais je ne lui en voulais pas ; elle voyait tout. Et ce regard était plein de colère, de peine, de compassion. Retrouver ce regard avait déclenché le reflux, la rupture du barrage et le déferlement de toutes ces choses refoulées dans un lieu secret en attendant de retomber au coeur des réalités, au milieu de la table du déjeûner.

    Il me battait, depuis le début ; il le savait, le vieux, que je n'étais pas son fils. Parfois il battait ma mère aussi, pour l'avoir trahi. Je ne comprenais pas trop de quoi il s'agissait mais quelquefois, au milieu de la nuit, elle venait me prendre dans ses bras ; et, les yeux pleins de larmes, elle m'appelait son
    Jeantinou et me parlait de mon vrai papa, celui que je ne connaîtrai jamais. Il était venu travailler à la ferme, un été, cela ferait bientôt 4 ans ; il était grand et fort, il était beau comme ces images de Jésus qu'il y a dans la Bible et que Maman me montre le dimanche. Elle me parlait de ses bras forts, de son dos large et solide comme ce vieux chêne qui est derrière la maison. Elle me disait que plus tard, je serais comme lui, et que je pourrais... Tout, je pourrais tout faire. Et lui, son vieux mari, ne pourrait jamais m'en empêcher. Elle me racontait tout ça en me berçant tout doucement, et je m'endormais en rêvant de cet homme que je n'avais jamais vu, et que j'allais sûrement devenir, quand je serais grand. Un géant... J'aimais par-dessus tout quand elle nous lisait des histoires, à ma soeur et à moi. Il n'y avait pas beaucoup de livres à la maison ; Maman choisissait souvent le même, et elle nous en lisait ses chapitres préférés. Assis à ses pieds, nous écoutions sa voix chanter sur les mots, nous la regardions tourner les pages du livre posé sur ses genoux. Je ne savais pas lire ; pourtant, je reconnaissais les signes sur la couverture et je savais que l'histoire s'appelait 'Jezray Stout, le voyageur silencieux'. Parfois je pensais que c'était 'le vengeur silencieux' : je l'imaginais retenant le bras du paternel, nous emmenant avec lui dans son histoire où tout était plus mystérieux, plus distant, plus beau. J'en parlais avec Helmina, ma grande soeur, et elle me disait d'y croire très fort. Que sûrement, un jour, tout ça se produirait si je le souhaitais suffisamment.

    Et puis, je ne sais pas ; Maman n'était plus venue me voir pour me bercer dans mon sommeil, elle ne m'avait plus souri. Elle s'était mise à faire comme Papa, me battre, en disant que c'était de ma faute. Elle ne nous lisait plus d'histoires non plus, et je commençais à avoir un peu de mal à me souvenir des aventures de
    Jezray Stout. Je le confondais fréquemment avec mon vrai papa, je croyais que j'allais devenir Jezray moi aussi, quand je serais grand. Je l'avais dit au vieux, un jour ; et il m'avait frappé encore plus que d'habitude après ça. J'avais dû rester au lit plusieurs jours ; c'est après ça qu'ils m'avaient enfermé dans la grande armoire qui me faisait peur et sentait le moisi. A chaque fois qu'ils m'avaient battu, ils m'enfermaient dedans ; et je me recroquevillais, en essayant de dormir pour m'échapper dans mes rêves. helmina m'aidait de tout son coeur ; elle était un peu magicienne, ma soeur, elle me rejoignais dans mes rêves et me réconfortait de son mieux. Je me sentais de plus en plus fort dans cet univers, j'avais le sentiment que c'était le mien, j'y étais bien. Y aller était de plus en plus facile. En revenir, de plus en plus douloureux...

    J'essayais de ne pas revenir, de ne pas me réveiller. Et puis un jour, j'y étais finalement parvenu. Au début, ça me faisait de la peine : je savais que je ne verrais plus ma soeur, plus en vrai. Elle venait toujours dans mes rêves, mais moins, comme si elle ne pouvait pas aller aussi loin. Elle allait devoir lâcher ma main, mais finalement c'était mieux comme ça. Elle devrait se débrouiller sans moi. Et puis, je crois que Papa se mettait à la battre aussi et je n'y pouvais rien. Ici, moi, j'étais bien...
    Alors pourquoi ? Dîtes-moi... Pourquoi redescendre au milieu de tout ça, avec eux, dans cette salle à manger, après tout ce temps ? Je ne sais pas. Peut-être bien pour ma soeur ; je l'entendais encore, toutes les nuits depuis des années, me dire qu'elle nous vengerait. Qu'un jour, Jezray Stout viendrait nous sauver, nous débarrasser d'eux qui nous maltraitaient depuis si longtemps, cruellement. Qu'elle m'enverrait des forces, et que ce serait moi son sauveur. Les cris d'Helmina étaient de plus en plus déterminés, de plus en plus pressés. Ils me renforçaient. Et puis c'est arrivé.

    * * *

    Je ne comprends pas. Je suis debout au milieu de la cour de la ferme en flammes. Mes vêtement sont en partie brûlés ; je n'ai pas l'impression d'avoir été blessé mais j'ai du sang sur les mains. Qu'ai-je fait, Mon Dieu, qu'ai-je donc fait ? Autour de moi des gens courent et crient, certains m'interpellent et me disent : "Assassin !"

    Entre les deux gendarmes qui m'emportent, je me débats en vain. Pourquoi nier ? Tous les témoins m'ont reconnu, ils ont été catégoriques : j'ai tué les patrons, mis le feu à la ferme. Un véritable démon issu des Enfers... Comment la petite
    Helmina en a réchappé, c'est pour eux un miracle ; même si, moi, je sais que je n'aurais jamais pu lui faire de mal. Elle aussi le sait bien, même si elle ne peut rien dire. Elle a toujours été muette, la pauvre petite... Je la regarde, désespéré ; et la dernière chose que je vois avant que ne se ferment sur moi les portes de la sinistre voiture qu'entraînent de noirs chevaux, c'est sa petite main m'adressant un signe discret. 'Merci !' me disent ses yeux remplis de larmes, et puis elle diparaît.

    * * *

    Je n'ai pas été exécuté, en fin de compte ; les médecins ont dit que j'étais fou, et m'ont fait enfermer dans un asile. C'est là que je vis depuis des mois maintenant, et vraisemblablement pour toujours. Sans doute est-ce mieux... Je n'ai pas beaucoup de visiteurs ; mes parents sont venus deux fois, mais me voir ici leur faisait trop mal. Je les comprends, même si je les regrette ; personne ne saurait mériter un fils tel que moi. La seule qui vient régulièrement, c'est la jeune Helmina. Elle a grandi, et mène à présent une vie tout à fait normale ; mais toutes les semaines, sans faute, elle me rend visite. Elle m'apporte des gâteaux qu'elle confectionne elle-même ; pourquoi, je ne saurais le dire. Je ne me souviendrai jamais de ce que j'ai fait ce jour-là, et ce n'est pas elle qui me le racontera. Mais aujourd'hui encore, je peux relire ce petit mot écrit de sa main sur la page de garde du livre qu'elle m'a apporté la première fois, un certain roman de 1886 que je conserve précieusement :

    'Merci, mon Jeantinou. Désolée pour tout ça, petit frère...'

    FIN

    Gatrasz.



  • Commentaires

    1
    Lundi 17 Octobre 2011 à 05:33
    Ouaaaah !
    J'ai attendu le dernier épisode pour lire tout d'une traite et c'est... magnifonirique ! Chapeau, Maestro !
    2
    Lundi 17 Octobre 2011 à 11:09
    @Tant-Bourrin :
    ...merci ! ça fait plaisir d'avoir des lecteurs comme toi :) [Tu as même détecté l'origine de mon inspiration ;)]
    3
    Mercredi 19 Octobre 2011 à 09:54
    Ton texte
    Pareil même chose, j'ai lu les trois d'une seule traite : MAGNIFIQUE ! Merci MONSIEUR.
    4
    Vendredi 21 Octobre 2011 à 01:41
    @Andiamo :
    ...je suis flatté :) Tu sais y faire aussi, toi, question nouvelles !
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