• Helmina... [Partie 1]

    (Dessin : Gat'2011)

    Fond sonore : [Sepultura - Bottomed Out]

    I - JEZRAY  

    Je m'appelle Jezray Stout. Oui, comme le personnage du fameux roman de Jérôme Piémont. Mais avec, vous l'aurez noté, une légère différence (Jezray, et pas Jerzay) ; l'édition de 1886, que nous possédions à la maison, comporte une faute, une stupide coquille d'imprimeur, corrigée ensuite. Il ne doit plus en exister un seul exemplaire aujourd'hui... Passons. En ce qui concerne mes parents, je dirai simplement que mon père était un honnête commerçant, aimant mais souvent absent. Quant à ma mère, c'était une amie des fées. Par là, j'entends qu'elle racontait volontiers avoir l'oreille des nymphes et des créatures des bois : quand elle eut dix-neuf ans, la rumeur en parvint aux oreilles de ses parents, qui craignirent pour sa raison, et de mon père, qui l'épousa. J'ai pour ma part grandi entre eux, nanti d'un bonheur sans tache et d'espoirs de toutes sortes. De rêves, point, malgré mon hérédité maternelle ; je préférais l'insouciance et la compagnie de mes camarades de jeux. C'est seulement dans ma vingt-et-unième année que survinrent les songes, et ce changement radical dans ma personnalité ; évolution qui, j'en suis sûr, joua dans la pièce qui se préparait un rôle tout aussi important, au moins, que la fameuse coquille de l'édition de 1886 du livre de Jérôme Piémont : 'Jerzay Stout, le voyageur silencieux'.

    Les rêves ont commencé...je ne sais plus, peut-être au lendemain d'une peine de coeur ; c'est arrivé sans que j'y prenne garde, un peu comme on tombe malade. D'abord de désagréables impressions au réveil, des images persistantes qui me mettaient juste un peu mal à l'aise. Puis ils ont commencé à perturber mon sommeil. J'avais le sentiment de ne plus dormir, et pourtant je restais assoupi des heures ; c'était tout à coup comme si durant mon sommeil, une 'vie' venait me hanter. Me posséder. Un passé qui se mélangeait peu à peu à mes souvenirs, au point que j'en arrivais à ne plus vraiment savoir qui j'étais. Au réveil, je restais absent ; au fil des jours je devenais plus sombre, plus introverti. Pour dire vrai, je me sentais angoissé, enfermé dans ma tête : le reste du monde m'apparaissait à travers une fente ténue, j'étais un enfant puni séquestré dans une armoire dont j'osais, de moins en moins, pousser le battant. On ne me reconnaissait plus. Je devenais, lentement, quelqu'un d'autre. Un prisonnier...

    Ma famille décida qu'un voyage me ferait le plus grand bien ; c'était une manière de s'échapper, aussi. J'avais un vieil oncle en Poitou, dans une ferme ; y travailler quelques semaines, quelques mois me permettrait sans doute d'oublier un peu toutes ces choses. Je pris donc une poignée d'affaires, un cheval aux écuries de mon père, et postai une lettre à mon oncle. Après quelques jours, j'attachai mon maigre bagage et sanglai ma selle ; et après avoir embrassé mes parents, je m'élançai sur la route. J'en avais pour 3 jours de voyage, et cette occasion de me concentrer sur quelque chose de neuf me faisait me sentir étonnamment mieux. La pression de mes songes s'estompait même un peu...

    J'allais sur la route de Montmorillon, par un petit matin froid ; quand j'arrivai au lieu dit du
    'Pont des Goules', mon cheval parut tout à coup perdre pied, manifestant des difficultés à sortir du ruisseau où je l'avais laissé s'abreuver - il venait en fin de compte de perdre un fer. Je faillis plusieurs fois vider de ma selle alors qu'il trébuchait, et mis pied à terre. J'aurais sans doute dû faire encore plusieurs lieues ainsi pour atteindre un village si, au détour d'un virage, je n'avais trouvé au creux d'un vallon la ferme du Pont des Goules.

    J'eus un choc en la voyant, une sorte de serrement de coeur ; cette longue bâtisse grise au toit roux, aux murs noircis dévorés par le lierre et la mousse faisait tinter quelque chose au fond de mon coeur. C'était un peu le genre d'endroit qu'on voit sur une gravure, un petit tableau suspendu depuis toujours dans la cuisine de vos grand-parents. J'avais peut-être passé trop de temps en ville ; et une partie de moi, celle habitée par les
    fées et les elfes qu'avait connu ma mère, réveillait soudain ses instincts enfouis pour venir s'animer, là, sous ma peau. Un autre moi, une identé insoupçonnée...pourquoi pas ? Avec une démangeaison de curiosité irradiant mes doigts, un afflux de sang neuf montant du sol vers mon coeur convalescent, je me dirigeai tout droit vers un homme qui aiguisait en sifflant le large soc d'une charrue, assis devant les battants d'une porte cochère.

    (à suivre)

    Gatrasz.


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