• Frustration Revolver...

    Fond sonore : [PJ Harvey - To Bring You My Love]

       

    T'aurais dû terminer le travail. Tu me tenais dans ta ligne de mire ; j'étais là devant toi, à genoux au bout du canon de ton flingue, avec la peur qui me déchirait les tripes. Je tremblais, tu t'en souviens, mais c'était aussi de rage. La colère impuissante, l'envie subite et irrépressible d'avoir tout à coup les mains libres, juste une seconde, et de t'attrapper à la gorge. Pourquoi ne tirais-tu pas ? Alors que je rampais sous ton regard comme un insecte répugnant, incapable de me libérer ou même de me relever pour m'enfuir. Tu ne m'avais laissé aucune chance. J'étais épuisé, vidé, décomposé ; et j'étouffais, je me noyais. Les yeux écarquillés, je me souvenais de tous les moments passés ensemble. Avant, quand je ne savais pas encore. Quand on faisait l'amour dans ce lit, là, tout près ; les draps sont encore défaits.

    Comme ça, agenouillé et les bras attachés dans le dos, j'ai le nez collé contre ta toison brune ; je peux sentir ton excitation mais pas l'odeur de la poudre. Et pourtant, il y a aussi une espèce de peur, quelque chose d'acide qui me donne la nausée. Tu n'as plus le cran d'en finir vite, tu doutes mais il est trop tard. Trop tard pour hésiter, trop tard pour prendre le temps ; ou pour espérer mon pardon. Je pourrais presque toucher ton sexe du bout de ma langue, mais l'envie m'en a définitivement quitté. Parce que tu n'as pas été assez vite, parce que tu n'as pas profité de ma stupeur pour me coller une bastos entre les deux yeux. T'as préféré reluquer ton amant pitoyable, nageant dans la sueur glacée d'une trouille sans nom face à ton revolver chargé. Les trente premières secondes, je crois que j'aurais encore pu te pardonner ; partir comme ça, d'un coup, avant d'avoir compris, passe encore. Mais non. Quelque chose t'a retenu. Peut-être voulais tu seulement que je te contemple, dans toute la puisssance sexuelle de ta posture guerrière. Ton corps tendu dans l'ombre, tatoué, brillant de sueur, et brandissant cette arme contre mon visage. La faciale se fait pourtant attendre ; c'est donc ça, tu veux jouer ? Tu voudrais que je prenne le canon dans ma bouche, l'air un peu étonné de cette nouvelle force qui t'anime et te dote miraculeusement d'un phallus métallique ? J'aimais, moi, quand tu le faisais ; ta façon de laisser en même temps ta main courir sur moi, ton air sérieux et concentré. Et les baisers que tu m'offrais, après.

    Tu y penses toi aussi, le doigt sur la gâchette : je vois bien que tu regardes vers là-bas. Ton oeil s'échappe sporadiquement, et des frissons secouent ta peau ; un peu comme si le souvenir de l'orgasme partagé tout à l'heure t'agitait encore les sens et venait te dire :
    "Non ! Rappelle-toi ce plaisir ! Tu veux vraiment sacrifier tout ça ?" Oui, je peux le lire sur ton visage suant d'angoisse : tu te rappelles toute cette intimité, cette tension sexuelle et tous nos chocs érotiques... Peut-être d'autres choses, aussi. Et ta main tremble, et le canon avec. J'ai envie de le suivre, cobra charmé par la flûte empoisonnée d'une charmeuse indécise. La tentation morbide, narguer la mort une dernière fois ; c'est ça ou devenir fou. Parce que tu attends, tu ne sais plus, tu tergiverses alors que moi, j'ai fini depuis longtemps de réciter mes prières.

    Tu en sais la teneur, tu me connais assez bien pour ça ; en fait, tu me connais même trop bien, et c'est pour ça que tu bloques. T'étais pas faite pour ça, pas prête peut-être. Et t'as foiré lamentablement, t'as les nerfs qui flanchent et bientôt tu vas hurler et ruisseler de larmes. Tu vas me menacer, m'agiter sous le nez ton flingue inutile et froid, faute d'avoir osé t'en servir. Que te répondre, finalement ?
    Rien. T'as pas su te décider, tu m'as lancé ta trahison au visage et puis tu t'es arrêtée là. T'as pris conscience soudainement de la situation, t'as réalisé que tu n'es qu'une garce infecte et ça te fait chier tout à coup. T'as pas le beau rôle, tu dois juste foutre un pruneau dans le crâne d'un type que t'as baisé pendant un moment. Et tu t'y es attachée, bêtement ; mais ça t'as pas amené à envisager d'autre solution. Tu aurais pu réfléchir, t'aurais pu m'observer des heures avec le regard perdu dans des profondeurs insondables et puis t'en aller sans un mot d'explication. Ou décider de m'embrasser, et de garder pour seuls flingues ceux que t'as tatoués sur le bas du ventre, braqués vers ce petit endroit de toi qui à présent ne m'intéressera jamais plus. Faut croire qu'ils ne t'ont pas suffi.

    T'aurais pu rattrapper le coup, en dernier recours ; sans panache, c'est sûr, mais proprement. Te ressaisir et tendre ton bras, il en fallait pas beaucoup plus. A peine une petite pression de l'index, et partir presque sereine en haussant tes jolies épaules rondes, avec le calibre brûlant dans ta ceinture, marquant ta peau d'un dernier souvenir. Une toute petite cicatrice. Mais voilà, tu n'as pas tiré. T'as préféré t'accroupir devant moi, l'air égaré, comme si t'attendais encore que je trouve une solution à tout ce gâchis. T'as laissé tombé l'arme sur le carrelage, me regardant fixement. Et je t'ai craché à la gueule... Bien sûr, tu crois que c'est à cause des menaces ; en fait
    , encore plus que le mépris, c'est juste...la frustration.

     

    Gatrasz.


  • Commentaires

    1
    Jeudi 22 Septembre 2011 à 19:59
    Ton texte...
    ... c'est trop de la balle ! :~) Finalement, cette fille, ce n'était pas un bon coup. De feu, bien entendu !
    2
    Vendredi 23 Septembre 2011 à 00:22
    @Tant-Bourrin :
    --> attends de l'avoir nue...euh, vue avant de te faire une opinion ;) Tu devrais pouvoir, d'ici peu. Quand il s'agit de tirer un coup, de toute façon, elles hésitent toujours ! ;)
    3
    Lundi 26 Septembre 2011 à 11:03
    Magnifique....
    On la voit, on la sent, elle est là !
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