• Elixir Des Passions (3 et fin)

    III. LE CONTRACTUEL

    En ville, Mickaël me fit stopper près d'un petit bar sur le port ; j'entrai, toujours sous sa discrète menace. Un groupe de lycéennes babillait autour d'une petite table à gauche tandis que sur la droite le zinc se prolongeait jusqu'à une autre issue. J'y marchai tout droit, l'arme de Mickaël dans mon dos. Nous passâmes devant un barman énigmatique qui nous suivit des yeux un moment tout en essuyant des verres, et un poivrot qui ne nous accorda qu'un coup d'œil. « Comment peuvent-ils ne pas voir que je simule la bonne humeur ? » pensais-je désespérément ; mais ces pavillons de détresse imaginaires restèrent évidemment lettre morte. Cela ne me surprenait finalement pas tellement. De nos jours, personne ne se préoccupe plus de ce que font ses concitoyens ; tout est normal, on ne se met pas en mesure de recevoir les signaux d'alerte qui pullulent à présent dans la Société Silencieuse qui étouffe... Mes réflexions philosophiques au doux parfum de redescente furent interrompues par l'apparition d'un sigle étrange, peint sur un tableau à la sortie opposée du bar ; une évocation hédoniste que soulignait à présent la vue d'une pelouse fraîche et fleurie où s'ébattaient nombre de silhouettes, majoritairement en couple. « Pas de tabou », apparemment, « dans ce lieu de liberté très privé » ; comme l'affirmait l'affiche, on était là dans une bulle, et je me demandai ce qui arriverait si je décidais d'appeler à l'aide. Mais, bizarrement, je sentis la curiosité m'envahir, en même temps qu'un sentiment difficile à identifier ; c'est pourquoi je ne dis rien lorsque mon ami m'envoya rouler, sans violence, dans un moelleux massif de pâquerettes.

    « Excuse-moi, murmura-t-il en s'agenouillant sur mon dos ; je n'ai pas pu faire autrement. Je ne voyais pas comment t'amener ici...
    _Mais pourquoi... ?
    _Je...je t'aime, tu sais...
    »

    Je tressaillis et me retournai ; mon regard en coin croisa son œil triste, et mon cœur fut submergé soudain par une vague d'émotion. Ainsi... Je me laissai retomber dans l'herbe humide et odorante, songeur. Devant mes yeux je découvris l'arme que mon ami avait pointée dans mon dos dans cette aventure : c'était un fragment d'épée antique... Rien en vérité ne me prédisposait ni ne m'obligeait à accepter ce que Mickaël s'apprêtait à me faire ; pourtant je sentis ma volonté défaillir, et je m'apprêtai à devenir d'ici quelques minutes parfaitement consentant, couché sous le poids de ce troublant ami qui, maintenant...

    «
    Monsieur ! Monsieur ! »

    Je me redressai, ne sachant si j'allai en fin de compte, bénir ou maudire cette interruption. Le poivrot de tout à l'heure s'approchait rapidement, accompagné d'un contractuel.

    «
    On me signale, m'annonça ce dernier en désignant le buveur, que vous êtes en infraction de stationnement ; veuillez me suivre, s'il vous plaît, pour régulariser votre situation ».

    Je le suivis, laissant mon pauvre Mickaël agenouillé dans l'herbe ; au passage le poivrot me glissa à l'oreille : «
    J'ai fait ce que j'ai pu, Monsieur ; vous aviez réellement l'air d'avoir besoin d'aide, vous savez... »

    J'opinai du chef, incapable de répondre. Mon opinion sur le Monde se révolutionnait tout à coup. Tout cet Amour... Etait-ce un rêve ? Les rires moqueurs des lycéennes qui batifolaient dans leur box ne m'atteignirent même pas ; d'un seul coup bien placé j'étendis le contractuel. Dans ma main, encore, le pichet à moitié plein que j'avais conservé depuis le début, sans doute. Et Mickaël qui m'attendait, tout seul, là-bas... Tellement d'Amour, en vérité...

    FIN

    Gatrasz.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :