• Fond sonore : [Sepultura - Apes of God 

    III - JEANTINOU 

    Avais-je réellement pu croire que j'oublierais tout ça ? Les images avaient toujours été là, cachées tout au fond de moi ; des souvenirs, des sensations, toutes sortes d'émotions violentes et contradictoires, déroutantes... La clef était cachée dans ses yeux. Ma soeur, Helmina ; elle avait toujours été présente à mes côtés. Elle savait tout, incapable d'intervenir mais je ne lui en voulais pas ; elle voyait tout. Et ce regard était plein de colère, de peine, de compassion. Retrouver ce regard avait déclenché le reflux, la rupture du barrage et le déferlement de toutes ces choses refoulées dans un lieu secret en attendant de retomber au coeur des réalités, au milieu de la table du déjeûner.

    Il me battait, depuis le début ; il le savait, le vieux, que je n'étais pas son fils. Parfois il battait ma mère aussi, pour l'avoir trahi. Je ne comprenais pas trop de quoi il s'agissait mais quelquefois, au milieu de la nuit, elle venait me prendre dans ses bras ; et, les yeux pleins de larmes, elle m'appelait son
    Jeantinou et me parlait de mon vrai papa, celui que je ne connaîtrai jamais. Il était venu travailler à la ferme, un été, cela ferait bientôt 4 ans ; il était grand et fort, il était beau comme ces images de Jésus qu'il y a dans la Bible et que Maman me montre le dimanche. Elle me parlait de ses bras forts, de son dos large et solide comme ce vieux chêne qui est derrière la maison. Elle me disait que plus tard, je serais comme lui, et que je pourrais... Tout, je pourrais tout faire. Et lui, son vieux mari, ne pourrait jamais m'en empêcher. Elle me racontait tout ça en me berçant tout doucement, et je m'endormais en rêvant de cet homme que je n'avais jamais vu, et que j'allais sûrement devenir, quand je serais grand. Un géant... J'aimais par-dessus tout quand elle nous lisait des histoires, à ma soeur et à moi. Il n'y avait pas beaucoup de livres à la maison ; Maman choisissait souvent le même, et elle nous en lisait ses chapitres préférés. Assis à ses pieds, nous écoutions sa voix chanter sur les mots, nous la regardions tourner les pages du livre posé sur ses genoux. Je ne savais pas lire ; pourtant, je reconnaissais les signes sur la couverture et je savais que l'histoire s'appelait 'Jezray Stout, le voyageur silencieux'. Parfois je pensais que c'était 'le vengeur silencieux' : je l'imaginais retenant le bras du paternel, nous emmenant avec lui dans son histoire où tout était plus mystérieux, plus distant, plus beau. J'en parlais avec Helmina, ma grande soeur, et elle me disait d'y croire très fort. Que sûrement, un jour, tout ça se produirait si je le souhaitais suffisamment.

    Et puis, je ne sais pas ; Maman n'était plus venue me voir pour me bercer dans mon sommeil, elle ne m'avait plus souri. Elle s'était mise à faire comme Papa, me battre, en disant que c'était de ma faute. Elle ne nous lisait plus d'histoires non plus, et je commençais à avoir un peu de mal à me souvenir des aventures de
    Jezray Stout. Je le confondais fréquemment avec mon vrai papa, je croyais que j'allais devenir Jezray moi aussi, quand je serais grand. Je l'avais dit au vieux, un jour ; et il m'avait frappé encore plus que d'habitude après ça. J'avais dû rester au lit plusieurs jours ; c'est après ça qu'ils m'avaient enfermé dans la grande armoire qui me faisait peur et sentait le moisi. A chaque fois qu'ils m'avaient battu, ils m'enfermaient dedans ; et je me recroquevillais, en essayant de dormir pour m'échapper dans mes rêves. helmina m'aidait de tout son coeur ; elle était un peu magicienne, ma soeur, elle me rejoignais dans mes rêves et me réconfortait de son mieux. Je me sentais de plus en plus fort dans cet univers, j'avais le sentiment que c'était le mien, j'y étais bien. Y aller était de plus en plus facile. En revenir, de plus en plus douloureux...

    J'essayais de ne pas revenir, de ne pas me réveiller. Et puis un jour, j'y étais finalement parvenu. Au début, ça me faisait de la peine : je savais que je ne verrais plus ma soeur, plus en vrai. Elle venait toujours dans mes rêves, mais moins, comme si elle ne pouvait pas aller aussi loin. Elle allait devoir lâcher ma main, mais finalement c'était mieux comme ça. Elle devrait se débrouiller sans moi. Et puis, je crois que Papa se mettait à la battre aussi et je n'y pouvais rien. Ici, moi, j'étais bien...
    Alors pourquoi ? Dîtes-moi... Pourquoi redescendre au milieu de tout ça, avec eux, dans cette salle à manger, après tout ce temps ? Je ne sais pas. Peut-être bien pour ma soeur ; je l'entendais encore, toutes les nuits depuis des années, me dire qu'elle nous vengerait. Qu'un jour, Jezray Stout viendrait nous sauver, nous débarrasser d'eux qui nous maltraitaient depuis si longtemps, cruellement. Qu'elle m'enverrait des forces, et que ce serait moi son sauveur. Les cris d'Helmina étaient de plus en plus déterminés, de plus en plus pressés. Ils me renforçaient. Et puis c'est arrivé.

    * * *

    Je ne comprends pas. Je suis debout au milieu de la cour de la ferme en flammes. Mes vêtement sont en partie brûlés ; je n'ai pas l'impression d'avoir été blessé mais j'ai du sang sur les mains. Qu'ai-je fait, Mon Dieu, qu'ai-je donc fait ? Autour de moi des gens courent et crient, certains m'interpellent et me disent : "Assassin !"

    Entre les deux gendarmes qui m'emportent, je me débats en vain. Pourquoi nier ? Tous les témoins m'ont reconnu, ils ont été catégoriques : j'ai tué les patrons, mis le feu à la ferme. Un véritable démon issu des Enfers... Comment la petite
    Helmina en a réchappé, c'est pour eux un miracle ; même si, moi, je sais que je n'aurais jamais pu lui faire de mal. Elle aussi le sait bien, même si elle ne peut rien dire. Elle a toujours été muette, la pauvre petite... Je la regarde, désespéré ; et la dernière chose que je vois avant que ne se ferment sur moi les portes de la sinistre voiture qu'entraînent de noirs chevaux, c'est sa petite main m'adressant un signe discret. 'Merci !' me disent ses yeux remplis de larmes, et puis elle diparaît.

    * * *

    Je n'ai pas été exécuté, en fin de compte ; les médecins ont dit que j'étais fou, et m'ont fait enfermer dans un asile. C'est là que je vis depuis des mois maintenant, et vraisemblablement pour toujours. Sans doute est-ce mieux... Je n'ai pas beaucoup de visiteurs ; mes parents sont venus deux fois, mais me voir ici leur faisait trop mal. Je les comprends, même si je les regrette ; personne ne saurait mériter un fils tel que moi. La seule qui vient régulièrement, c'est la jeune Helmina. Elle a grandi, et mène à présent une vie tout à fait normale ; mais toutes les semaines, sans faute, elle me rend visite. Elle m'apporte des gâteaux qu'elle confectionne elle-même ; pourquoi, je ne saurais le dire. Je ne me souviendrai jamais de ce que j'ai fait ce jour-là, et ce n'est pas elle qui me le racontera. Mais aujourd'hui encore, je peux relire ce petit mot écrit de sa main sur la page de garde du livre qu'elle m'a apporté la première fois, un certain roman de 1886 que je conserve précieusement :

    'Merci, mon Jeantinou. Désolée pour tout ça, petit frère...'

    FIN

    Gatrasz.



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  • Fond sonore : [Sepultura - Symptom of the Universe (Cover)]

    II - HELMINA    


    La famille avait jadis vécu au manoir ; c'étaient une race de propriétaires terriens, présente depuis des siècles, et dont les archives se perdaient dans la nuit des temps. Et puis, la déchéance était arrivée, inévitable ; peut-être à cause d'un abâtardissement des gènes, ou bien plutôt en raison d'une mésalliance. Le domaine s'était morcelé, les liens s'étaient rompus, pourris jusqu'au tréfonds... Ils étaient resté, attachés à la maison comme par un sortilège ; enfin, c'est ce que me dit l'homme en polissant patiemment le soc de sa charrue à l'aide d'un galet . Peut-être avait-il raison ; ou peut-être était-ce simplement un vieil atavisme, comme un animal qui se refuserait à quitter son vieux terrier. C'est l'impression que j'eus en visitant, guidé par sa femme, les couloirs humides du manoir. Il n'était plus réellement occupé depuis des années, les gens ayant lentement, humblement, transféré les lieux d'habitation dans les communs, plus adaptés à leur mode de vie et à leur rang misérable ; seules quelques pièces restaient conservées, accessibles par ce qu'il me fallait appeler des galeries creusées au travers des vieux murs. La grande entrée du manoir était condamnée ; la grande fissure qui défigurait la façade y était sans doute pour beaucoup. La chambre qu'on me proposa siégeait au premier étage, accessible par une ancienne tourelle au sommet obstrué par les éboulis. Aux murs, des tentures envahies par les moisissures étalaient en vain le souvenir d'une gloire d'antan ; rien ni personne ne pouvait plus y croire, et leur mémoire n'était plus qu'un mensonge déliquescent et sinistre.

    C'est quand je redescendis dans la pièce principale du corps de ferme, vaste salle à manger paysanne à l'atmosphère chaleureuse et rassurante, que je la vis pour la première fois. Tout de suite, j'eus l'impression de la connaître ; et je n'eus pas besoin de me présenter pour que ses grands yeux tristes m'accueillent en ami.

    "
    Bonjour, fit-elle en souriant ; je suis Helmina. Je suppose que Papa et Maman vous ont invité à manger avec nous ?"

    Elle était assise au coin de la grande et massive table de bois, et elle écossait des haricots. Je lui rendis son sourire enfantin en hochant la tête.

    "
    Enchanté, Helmina. Je suis Jezray.
    -Je le sais, rit-elle. Soyez le bienvenu, Jezray..."

    Sa voix minuscule me ravissait jusqu'au fond de l'âme ; elle aurait pu vaincre une armée de goules dans mon coeur juste par quelques mots. La jeunesse de ses traits était malgré tout en conflit avec une certaine expression grave qui lui donnait l'air d'avoir vécu des milliers d'années ; mais elle les portait avec insouciance, et beaucoup de grâce, sur ses petites épaules d'enfant. Je ne la connaissais que depuis dix minutes, mais je l'aurais suivie jusqu'au bout du monde, cette petite ; elle devait avoir à peu près neuf ans.

    Au cours du repas de midi, j'eux l'occasion de faire mieux connaissance avec les parents d'Helmina. Son père, un homme fruste et peu expansif sur tout autre sujet que ses ancêtres ou sa terre, m'entretint de l'état des récoltes ; il parla des sangliers qui de temps en temps ravageaient les champs, il évoqua le prix des céréales. Sa femme parlait peu, sauf pour le service ; elle acquiescait timidement lorsque son époux lançait une affirmation, une platitude ou même
    un ragot. Pas un mot sur leur fille, pourtant digne d'éloges. J'avoue que j'étais un peu surpris ; et je tendis plusieurs fois la perche. Rien n'y fit. Le regard de la petite fille croisa plusieurs fois le mien ; j'y lus surtout de l'espièglerie, et puis, un peu plus tard, une sorte de résignation philosophe. Les grandes personnes ne changeront pas...

    Au bout d'un moment, une espèce de jeu s'établit entre nous ; je lui envoyais des clins d'oeil et de petites grimaces, tout en feignant d'écouter le père avec une grande attention. Je mettais même un point d'honneur à émettre les opinions les plus pointues en réponse à ses divers avis, en même temps que j'adressais à Helmina de petits gestes de la main, pitreries ou maladresses feintes. Elle faisait alors de son mieux pour ne pas pouffer. Incidemment, pendant la discussion, mes yeux se posèrent sur l'étagère au fond de la pièce ; dessus, quelques livres et, en bonne place au milieu :
    'Jezray Stout, le voyageur silencieux'. Edition de 1886...

    A ce moment, comme en réponse à un signal, revinrent les songes. Pas comme des rêves, non ; mais je sentis tout à coup qu'ils étaient là, dans mon coeur, essayant d'affluer tous ensemble dans ma tête. Je luttais, instinctivement ; mais une force nouvelle combattait ma volonté, l'écrasait peu à peu, de la manière dont on brise une noix sous la pression. Malgré moi, je tournai la tête ; et, ignorant l'homme et la femme comme s'ils n'existaient plus, je croisai le regard implacable d'Helmina.

    (à suivre)

    Gatrasz.



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  • (Dessin : Gat'2011)

    Fond sonore : [Sepultura - Bottomed Out]

    I - JEZRAY  

    Je m'appelle Jezray Stout. Oui, comme le personnage du fameux roman de Jérôme Piémont. Mais avec, vous l'aurez noté, une légère différence (Jezray, et pas Jerzay) ; l'édition de 1886, que nous possédions à la maison, comporte une faute, une stupide coquille d'imprimeur, corrigée ensuite. Il ne doit plus en exister un seul exemplaire aujourd'hui... Passons. En ce qui concerne mes parents, je dirai simplement que mon père était un honnête commerçant, aimant mais souvent absent. Quant à ma mère, c'était une amie des fées. Par là, j'entends qu'elle racontait volontiers avoir l'oreille des nymphes et des créatures des bois : quand elle eut dix-neuf ans, la rumeur en parvint aux oreilles de ses parents, qui craignirent pour sa raison, et de mon père, qui l'épousa. J'ai pour ma part grandi entre eux, nanti d'un bonheur sans tache et d'espoirs de toutes sortes. De rêves, point, malgré mon hérédité maternelle ; je préférais l'insouciance et la compagnie de mes camarades de jeux. C'est seulement dans ma vingt-et-unième année que survinrent les songes, et ce changement radical dans ma personnalité ; évolution qui, j'en suis sûr, joua dans la pièce qui se préparait un rôle tout aussi important, au moins, que la fameuse coquille de l'édition de 1886 du livre de Jérôme Piémont : 'Jerzay Stout, le voyageur silencieux'.

    Les rêves ont commencé...je ne sais plus, peut-être au lendemain d'une peine de coeur ; c'est arrivé sans que j'y prenne garde, un peu comme on tombe malade. D'abord de désagréables impressions au réveil, des images persistantes qui me mettaient juste un peu mal à l'aise. Puis ils ont commencé à perturber mon sommeil. J'avais le sentiment de ne plus dormir, et pourtant je restais assoupi des heures ; c'était tout à coup comme si durant mon sommeil, une 'vie' venait me hanter. Me posséder. Un passé qui se mélangeait peu à peu à mes souvenirs, au point que j'en arrivais à ne plus vraiment savoir qui j'étais. Au réveil, je restais absent ; au fil des jours je devenais plus sombre, plus introverti. Pour dire vrai, je me sentais angoissé, enfermé dans ma tête : le reste du monde m'apparaissait à travers une fente ténue, j'étais un enfant puni séquestré dans une armoire dont j'osais, de moins en moins, pousser le battant. On ne me reconnaissait plus. Je devenais, lentement, quelqu'un d'autre. Un prisonnier...

    Ma famille décida qu'un voyage me ferait le plus grand bien ; c'était une manière de s'échapper, aussi. J'avais un vieil oncle en Poitou, dans une ferme ; y travailler quelques semaines, quelques mois me permettrait sans doute d'oublier un peu toutes ces choses. Je pris donc une poignée d'affaires, un cheval aux écuries de mon père, et postai une lettre à mon oncle. Après quelques jours, j'attachai mon maigre bagage et sanglai ma selle ; et après avoir embrassé mes parents, je m'élançai sur la route. J'en avais pour 3 jours de voyage, et cette occasion de me concentrer sur quelque chose de neuf me faisait me sentir étonnamment mieux. La pression de mes songes s'estompait même un peu...

    J'allais sur la route de Montmorillon, par un petit matin froid ; quand j'arrivai au lieu dit du
    'Pont des Goules', mon cheval parut tout à coup perdre pied, manifestant des difficultés à sortir du ruisseau où je l'avais laissé s'abreuver - il venait en fin de compte de perdre un fer. Je faillis plusieurs fois vider de ma selle alors qu'il trébuchait, et mis pied à terre. J'aurais sans doute dû faire encore plusieurs lieues ainsi pour atteindre un village si, au détour d'un virage, je n'avais trouvé au creux d'un vallon la ferme du Pont des Goules.

    J'eus un choc en la voyant, une sorte de serrement de coeur ; cette longue bâtisse grise au toit roux, aux murs noircis dévorés par le lierre et la mousse faisait tinter quelque chose au fond de mon coeur. C'était un peu le genre d'endroit qu'on voit sur une gravure, un petit tableau suspendu depuis toujours dans la cuisine de vos grand-parents. J'avais peut-être passé trop de temps en ville ; et une partie de moi, celle habitée par les
    fées et les elfes qu'avait connu ma mère, réveillait soudain ses instincts enfouis pour venir s'animer, là, sous ma peau. Un autre moi, une identé insoupçonnée...pourquoi pas ? Avec une démangeaison de curiosité irradiant mes doigts, un afflux de sang neuf montant du sol vers mon coeur convalescent, je me dirigeai tout droit vers un homme qui aiguisait en sifflant le large soc d'une charrue, assis devant les battants d'une porte cochère.

    (à suivre)

    Gatrasz.


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  • (Ambiance Ethylobar) : [Pete & Mike of LSMJ Acoustic Trio - Kickstart My Heart]  


    Je me lève brusquement ; Finley Gorkizhone m'agrippe aussitôt par le bras.

    "Tu es fou ! Quest-ce que tu fais ?
    -Tu le vois bien, je vais l'aider à se relever ! Imagine qu'elle se noie, ou bien...

    Il secoue la tête, comme si je n'avais plus une once de raison, et me fixe avec des yeux inquiets. Sa poigne se resserre sur mon bras.

    -Tu veux la sauver, c'est ça ?
    -Mais...évidemment !
    -Tu sais que c'est prohibé par le Nouveau Code Civil : elle l'a cherché !
    -Hein ? Peu m'importe...

    Ses yeux s'écarquillent encore un peu plus.

    -Enfin, mais tu n'imagines pas ce que ça coûte, de sauver une vie !
    -...ce que ça coûte ?

     Je sens les épaules de Finley se relâcher face à mon aveu d'ignorance ; et il se rassied en prenant un air docte, un petit objet sautillant au creux de sa paume.

     -J'aurais dû me douter que tu ne lisais pas les amendements parus au Nouveau Journal Officiel. Ceci dit, cette semaine tu as loupé quelque chose : depuis 3 jours, si tu empêches une personne de mourir alors qu'elle a tout fait pour, tu encoures un procès et une amende conséquente pour 'Atteinte à la Responsabilité d'Autrui'. En gros, tu permets à un irresponsable de continuer à mettre en danger la Société ; alors tu payes les futurs dégâts qu'il va faire. Tu veux toujours courir le risque ? Honnêtement, mon ami, je ne crois pas que tu puisses te le permettre...

     Je balbutie en silence, comme un poisson sorti de l'eau ; puis je parviens à me rasseoir et articuler :

     -Mais...se mettre en danger comme ça, ça doit être aussi un crime, non ?
    -Bien sûr ! L'irresponsable aussi, il faut qu'il paie : c'est ça, la
    Responsabilité d'Autrui."

     Pendant notre discours, la jeune fille se relève péniblement ; apparemment, à part son centre de l'équilibre rendu inopérant par l'alcool, tout fonctionne à peu près. Mais je ne me sens pas moins coupable ; encore une chose avec laquelle, comme dirait Finley, il va me falloir apprendre à vivre. C'est alors, seulement, que je remarque l'objet sautillant dans les main de mon ami ; c'est une petite chose pourvue de connexions biométriques aux extrêmités, un petit bout de fil, en fait. Jaune et vert.

     Mon coeur bondit puis se serre, comme mes doigts sur ma poitrine, à l'endroit de cette fameuse pompe sanguine. Effectivement, la connexion n'est plus là. Ah, le fin renard...

    "Alors, tu l'as fait ? Tu l'as enlevé...
    -Il le fallait bien, mon vieux. T'aurais fini par étouffer."

    Peu à peu, je sens mes souvenirs de Bettina qui s'effacent, lentement ; ne reste que la version aléatoire, celle de mon cerveau, déformée par la reconstruction perpétuelle des cellules grises et la perte des repères temporels. Un jour, peut-être, j'aurai fini par l'oublier. Déjà, je ne sais plus vraiment ce que j'ai perdu ; mais deux grosses larmes roulent de mes yeux.

    * * *

    C'est le moment que choisit la blonde pour réapparaître dans ma vie, d'une manière bien à elle. Se relevant avec conviction pour, encore une fois, tenter d'atteindre les toilettes, elle a dû glisser et perdre l'équilibre ; elle part en arrière, brutalement, trébuche...

    Le choc de son corps contre le mien me fait l'effet d'une défibrillation ; sans gel conducteur, sans même avoir besoin d'ouvrir ma chemise. Contraction du myocarde, afflux sanguin, la tête me tourne un peu. Ses bras noués autour de moi, ses petits seins comme des électrodes...le courant passe. Elle est là, bien calée contre moi ; elle a peut-être bien vingt-cinq ans, après tout. Et moi je n'en ai pas encore quarante... Où étais-je, toutes ces années ? Du coin de l'oeil, je vois Finley qui sourit ; puis il finit d'un trait son scotch, prend son chapeau, et s'en va en sifflotant.

     

    FIN

     

    Gatrasz.


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  • Fond sonore : [Shaka Ponk - Spit]  


    C'était peu après 09h15 ; je venais de me matérialiser dans la rue, à proximité du traffic. Un peu trop près, à vrai dire ; sentir le déplacement d'air des gros cargo-glisseurs commençait à devenir une dangereuse habitude.

    Finley Gorkizhone m'attendait depuis une poignée de nanosecondes devant l'ethylobar – il en reste encore quelques uns, pour les irréductibles de la boisson dans mon genre. C'est légal ; mais on y entre le foie sous le bras, responsables de nos vices jusqu'au bout.

     "Alors, vieux déchet ! "me dit-il en me tendant les bras ; c'est devenu une blague rituelle quand on se retrouve pour prendre nos cuites. Je ne prends plus la peine de répondre et le gratifie d'une accolade fraternelle. Nous buvons nos doses de scotch synthétique en vieux toxicos, un peu comme les vieux fumeurs d'opium orientaux sur les hologrammes d'Histoire de l'école primaire. Je les revois encore, avec leurs visages gris et ridés (hérésie !) : on murmure parfois qu'ils étaient sages, mais je crois pour ma part que c'étaient seulement des vieux, d'heureux amnésiques qui pouvaient encore, en ces temps reculés, sentir la drogue leur cramer l'encéphale. En ces temps où l'accès aux substances psychoactives est refusé aux possesseurs du permis de conduire un véhicule, il devient presque impossible d'avoir le droit d'oublier sa vie, rien qu'un petit instant ; on doit se souvenir, 'assumer' - c'est le mot qu'ils emploient. Seuls les couillons comme nous, qui se font balader en tram (entre leurs deux dématérialisantions quotidiennes, pour quitter et regagner leur domicile) ont encore la chance de pouvoir s'effacer la tronche un moment, rien qu'un, en laissant leur fardeau à l'entréee, accroché à un archaïque portemanteau. Et allez, à votre santé...

    "Tu as vu la fille, là-bas ? Elle a l'air bien amochée, souffle Finley en me désignant, du bout du tuyau de sa pipe, une blondinette aux chaussures délacées, avec un imperméable peau-de-pêche, titubant vers la porte des toilettes, la main écrasée sur la bouche. J'entrevois ses lèvres minces et serrées qui tremblent, ses yeux perdus ; une enfant, dans les vingt-cinq ans. Et déjà lessivée : assurément, elle ne sait plus son nom, et il n'est même pas dix heures du matin.

    -Pauvre gosse, dis-je. On devrait rester ignorant le plus longtemps possible...

    -Ne généralise pas. Il y en a aussi qui se donnent un genre, c'est tout. Le style déglingué, paraît que c'est toujours à la mode. Tiens, au fait, qu'est-ce que c'est que ça ?

    Il montre cette fois le petit cable jaune et vert, d'aspect désuet, qui dépasse de mon veston. Flûte. J'avais cru qu'il ne le verrait pas.

     -Ça ? fais-je, cynique ; tu le sais très bien, c'est la connexion émotive . Elle part de la base du crâne et est reliée au coeur, tu te rappelles ?

    -Je sais bien, espèce de gros sac. Mais je croyais que tu te serais fait ôter ça, depuis...enfin, tu sais bien.

    -Oui, je sais. Mais le souvenir de mes émotions...c'est tout ce qui me reste de Bettina. Tout est là. Le frémissement de ses cheveux dans le vent, la rondeur de ses seins, l'intensité de ses cris quand nous faisions l'amour et que l'extase la prenait, comme un coup de fouet... Même le battement de ses cils est enregistré là, dans ce fil. Je ne veux pas oublier ça. Tout, mais pas ça..."

    On l'a eue un nombre incalculable de fois, cette discussion. A la laverie de quartier, aux latrines publiques (il n'y en a plus de domestiques, ça n'aidait pas pour les contrôles d'hygiène), et enfin surtout dans l'éthylobar. Pourquoi ne comprendrait-il pas ? Bettina, ce n'est pas un souvenir comme les autres, c'est ma femme. Ma souffrance, à présent qu'elle est partie. Et j'y tiens, parce que c'est moi qui l'ai choisi. C'était moi, ce choix. Qui serais-je devenu si j'oubliais même ça ?

    Heureusement, les choses se gâtent dans le bar : j'entends un bruit de chute, un choc lourd, et le crâne de la blonde en rose pâle rebondit durement sur le carrelage. Une flaque de vomi s'étend tout autour, rapidement. 

    (à suivre...)

     

    Gatrasz.


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