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    Ce n'est pas si souvent que je t'ai sous la main ; mais aujourd'hui j'ai décidé que tu ne partirais pas. Tu resteras allongée dans l'herbe (ou sur la banquette du train, hein) près de moi, souriante aux fleurs et à mes regards...

    Pour une fois tu es en vacances. Comme il fait beau, j'ai appris la musique ; et j'ai toute la journée pour te montrer que toute vibration des cordes ne s'entend pas forcément qu'avec les oreilles. Je te jouerai des symphonies muettes, la peau de ton ventre comme instrument vibrant et vivant. Tes rires feront sauter les gammes, et mes doigts s'emmêleront dans tes notes. Nous claquerons des quenottes pour faire les claquettes ; et comme je suis un garçon ambitieux, j'élargirai mon clavier et multiplierai les touches, quitte à jouer dans des régions inattendues...

    Qui sait jusqu'où ira mon concert "Live" sur et pour toi ; et si l'envie t'en prends tu pourras jouer aussi. Je veux bien me prêter à toutes tes expériences...musicales. La musique adoucit les moeurs et réveille les sens ; je ne réponds plus des miens si tu me mets en transe...


    Gatrasz.


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  • 4. Sari...

    Quand Lili Pixy émergea du gouffre de ses idées noires, elle se trouva errant dans les rues bondées de la grouillante Bombay. S'habillant d'un sari, elle se fondit dans la foule des mendiants, à la recherche de l'humilité qui lui rendrait ses vraies valeurs. Elle s'y plongea avec bonheur, sa fierté ramenée à bien moins que cela...

    Elle s'y fut bientôt faite ; chaque jour, elle arborait un grand sourire qui lui ouvrait les portes de ceux qui vivaient dans la rue. Ce qu'elle savait, elle en faisait cadeau à ceux qui l'accueillaient ; le reste, elle l'apprenait, et se sentait plus riche après qu'à sa sortie de l'Université. Ses nouvelles connaissances étaient pratiques, humaines et sans artifices ; les leçons parfois dures, cruelles mais d'autant moins qu'elle réduisait son orgueil à sa plus simple expression... Plusieurs fois elle faillit le perdre, d'ailleurs, de même que sa confiance en elle ; mais toujours au moment de ne plus y croire elle en retrouvait un peu, une bribe, une miette qu'elle glanait dans des recoins inespérés d'elle-même ou dans les propos ou les bras d'un autre humain compatissant. Elle découvrit qu'au coeur des maux subsistait le bien ; et que l'espoir embellissait les choses, pour donner ce supplément d'énergie nécessaire à surmonter les épreuves du quotidien quand le réalisme ne suffisait plus.
    Au fur et à mesure qu'elle retrouvait sa joie de vivre, elle en répandait autour d'elle en conséquence ; car si on ne peut donner plus qu'on a, on peut toujours tout donner sans se retrouver démuni. Etrange, certes, mais l'humain est plus sentimental que rationnel, du moins c'est ce qu'il me semble.

    Enfin, elle eut transmis tout ce qu'elle savait, reçu tout ce qu'il lui manquait pour renouer avec sa personnalité, ses principes ; et elle se sentit prête à reprendre son voyage. Elle retrouva son Gipsy Moth et décolla depuis la grand-rue, offrant en remerciement ce spectacle à ceux qui l'avaient accueillie. De cette période, elle ne garda que son sari ; mais elle ne saurait oublier que chaque parcelle de sa reconstruction est teintée des couleurs de l'Inde...

    Gatrasz.


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  • Indochine 1954 - Episode 5.

    La vérité, au fond, à propos d'Henri Hasnel, c'était qu'il s'ennuyait profondément. Bien sûr, la guerre était arrivée à point pour l'empêcher d'aller se morfondre dans quelque administration coloniale ; mais il n'avait pas eu le temps de s'interroger sur le sens de ce combat, raison pour laquelle il n'arrivait pas à s'y impliquer vraiment. Et puis, depuis quelques jours, les choses avaient changé : sa rencontre avec Luce, l'infirmière de ce fameux soir en ville, lui ouvrait de nouveaux horizons, des perspectives jusqu'ici vides de sens. Plus il la voyait, plus il espérait que la guerre finirait vite, et cela l'incitait à approfondir ses opinions et son engagement. De fait, il s'était du même coup rapproché de ses camarades, et nouait progressivement quelques solides amitiés.

    Ainsi qu'il l'avait pressenti, Gaston Le Glaec et lui étaient devenus bons amis ; en vol, ils expérimentaient des techniques d'attaque audacieuses, et au bar leurs discussions étaient animées... Cependant, la perte de ce détachement certain qu'il avait eu vis à vis du conflit le rendait d'une certaine façon moins sûr de lui, moins confiant et donc plus scrupuleux, plus soucieux aussi. Chacune de ses erreurs prenait une importance nouvelle, qui parfois le dépassait. Cette évolution dans son comportement ne le laissait pas indifférent ; et il se rendait bien compte qu'il était surtout de plus en plus soulagé au retour des missions d'assaut qui lui étaient confiées. De quoi le déstabiliser un peu sur ses bases...
    Heureusement, l'expérience venait à son aide, lui permettant de mettre à contribution les réflexes acquis pendant les premiers mois de la guerre. Il était presque un vétéran, à présent. Et son efficacité en portait les marques... C'est ce à quoi il songeait ce matin-là, en voyant la gerbe d'étincelles et de feu jaillissant du camion de munitions qu'il avait pris pour cible. Une toute petite rafale avait suffi. Il slaloma entre les lignes enflammées des balles qu'on tirait vers lui ; il pouvait quasiment les anticiper et le mouvement devenait machinal, jeu dangereux et grisant contre lequel il fallait lutter constamment. Par chance, il en était parfaitement conscient et n'avait, par opposition à d'anciennes tendances, pas la moindre envie de se laisser aller. Il mit donc les gaz, et grimpa en flèche rejoindre Le Glaec dans l'azur vaguement brumeux du matin. Le breton lui adressa un petit signe de félicitations, tandis que les derniers obus éclataient autour d'eux, épars. Hasnel répondit par un battement d'ailes ; encore une fois, il avait fait de son mieux, et ne put réprimer un regard vers la photographie de Luce, accrochée entre deux cadrans sur le tableau de bord. Mais comme on l'a déjà dit, il était en cette circonstance moins question d'habileté que de chance ; et le dernier éclatement, celui qu'on n'entend jamais d'habitude, se produisit cette fois juste dans son moteur...


    (à suivre)

    Gatrasz.


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  • Indochine 1954 - Episode 4.

    En début d'après-midi, Henri était de nouveau sur l'aile métallique couleur bleu-nuit d'un Bearcat pour sa seconde patrouille de la journée. Bouclant tranquillement les sangles de son parachute, il n'accordait pas un regard à son chef de patrouille qui s'harnachait de même dans l'alvéole d'à côté. Il ne le connaissait pas vraiment, ce jeunot de capitaine Le Glaec, qui débarquait de la métropole. Hasnel, lui, était né ici, en Indochine, alors ça lui faisait tout drôle de survoler son propre pays sous le commandement d'un Breton. Pas un mauvais gars au fond, Le Glaec ; mais aujourd'hui, Henri Hasnel trouvait la situation plutôt incongrue, allez savoir pourquoi. Avait-on idée, franchement...

    En vol, il tâcha de bien "coller" au chef ; en tant que nouveau, Le Glaec était sans doute bigrement attentif à ce genre de détail... Mais il n'eut pas à faire le beau bien longtemps, car la zone de patrouille était à moins de trois minutes de vol ; Diable, elle se rapprochait toujours, rampant dans les collines, sous la végétation, comme une inondation. Le premier éclatement de D.C.A. surprenait à chaque fois ; après, c'était la routine, piquer sur la cible désignée par le chef ou par la radio, et balancer ses charges incendiaires. Puis remonter en zig-zag, en espérant ramasser le moins de mitraille possible, voire pas du tout ; ça devenait presque un tour de force, avec la concentration croissante des batteries. Il ne s'agissait plus guère d'habileté, à ce niveau-là, mais tout bêtement de chance. Bang ! Henri sursauta ; ça y était, le premier coup était tiré, le reste allait suivre. Le Glaec se mit à battre des ailes, pas décontenancé pour si peu, et indiquant son objectif, il piqua. Quelques éclatements, plutôt vifs, l'encadrèrent juste avant qu'il ne largue ses bombes. Hasnel l'imita, plongeant gracieusement vers la traînée de feu qui marquait maintenant le sol comme une grande langue démoniaque. Au dernier moment, une pression sur le bouton de larguage, une traction sur le manche, de toutes ses forces, et hop ! songea-t-il, vers le ciel, avec quelques coups dans le palonnier pour que l'avion se dandine un peu, tout fier de dérouter les pointeurs de D.C.A., et s'enfuir lâchement une fois son forfait acccompli. Retrouver Le Glaec et aviser pour la suite... Le chef parut d'avis de rentrer, peu désireux de narguer les obus qui l'encadraient encore, et Henri se dit que c'était une conduite sage. Il rectifia la position dans la formation, histoire de tenir son rang. De la part d'un autre, ça l'aurait bien fait rire ; mais bon, tout bien réfléchi ce n'était pas si idiot que ça de s'en tenir au règlement de temps à autre, ne pas toujours faire le malin...

    A peine eut-il pris sa position qu'il se sentit stupide, cependant ; et il eut envie de se frapper la tête contre le tableau de bord. La fierté de respecter le manuel... Si Le Glaec était un gars bien, il s'en ficherait complètement ; au mieux, ils en riraient...

    Gatrasz.


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  • Indochine 1954 - Episode 3.

    Ces virées en ville, Henri Hasnel les faisait aussi pour se trouver, comme chaque fois, quelqu'un à écouter. C'était plutôt ça, son truc. Ecouter les gens ; il n'avait rien à leur dire, pas de conseils à leur donner. Juste des yeux grands comme ça qui lui donnaient l'air attentif, et puis l'envie de ne pas réfléchir, d'écouter juste des problèmes auxquels il savait ne rien pouvoir changer. Cela lui donnait du détachement, l'impression d'être moins impliqué. Et pas de regrets...

    Cette fois-çi, au lieu d'un collègue ivre ou d'un journaliste complètement usé par l'accumulation des horreurs et l'expatriation, ç'avait été l'infirmière. En fait, il la connaissait ; c'est à dire qu'il l'avait déjà croisée quelquefois, à l'infirmerie ou au mess, mais ils n'avaient jamais pris le temps de faire connaissance. Il ne savait même pas son nom ; alors que, pour lui faire honte, elle devait bien savoir comment il s'appelait. Mais, sans doute par délicatesse, elle continua de l'appeler "Lieutenant" tout au long de la soirée... C'est qu'elle en avait, des choses à dire, cette jolie brunette aux yeux vert pâle, et à la peau claire qui supportait mal le soleil. Des choses banales que connaissait n'importe laquelle de ses consoeurs, ce qui coupait court à toute discussion parce que, quand on sort, c'est plutôt pour se changer les idées ; tandis que lui, il ne savait pas, il n'aurait pas l'impression de se voir rattrapé par le travail et la routine du quotidien. De son côté, il savait qu'elle en avait besoin, comme les autres, de cette écoute. Il savait aussi que pour tout le monde, il avait l'air de se sacrifier, mais peu lui importait : même, ça lui plaisait assez d'avoir cette image-là. Et puis surtout, ça paraissait bien lui plaire, à elle. La petite infirmière... Elle, qui lançait des coups d'oeil vers ses deux compagnes de sortie, l'air de leur dire : "Vous voyez ? Y'en a un qui m'écoute..."
    Deux ou trois fois, elle avait bien essayé de le faire parler ; et sans doute que d'içi la fin de la soirée elle essaierait encore. Mais il n'avait pas l'intention de céder, sûr de n'avoir rien à dire, et il riait en secouant la tête. "Non... Vous voyez, je ne trouve rien à dire... Mais non... Si, si, je m'intéresse à... Mais puisque je te le dis !" Et l'échange progressait ainsi, toujours plus avant dans les confidences de la jeune femme et dans les attentions qu'il lui portait. Jusqu'à ce qu'ils quittent la boîte tous les deux, et qu'ils regagnent la base par leurs propres moyens. Là, ils avaient avisé ; à cette heure-çi ils seraient tranquilles, plus personne à l'infirmerie : pas de blessés. En ce moment, il n'y avait que des morts ; mais on ne les mettait pas là...

    Gatrasz.


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