• I. ...& OLD GUITAR BLUES...

    La vieille Ford fit crisser le gravier dans l'allée quand je la bloquai devant un chêne centenaire, au frein à main. A côté de moi, Jess avait eu un hoquet et se cramponnait à sa ceinture, enfoncée dans le siège, le souffle court. Elle me jeta un regard froid ; je souris...

    Cette soirée marinait depuis longtemps dans nos têtes : nous nous étions donnés rendez-vous pour une fiesta, une nuit orgiaque comme nous savions si bien les faire quand le groupe existait encore. Le groupe... «
    Girls, Tequila & Old Guitar Blues», une équipe mixte composée de Marcus, dit 'Chief' à la basse ; de Mathilde, dite 'Tilda' à la guitare solo/rythmique ; de Paula, dite 'Lola' aux fûts (et à la batterie, accessoirement) - et au chant, moi-même. C'étaient les vieux souvenirs de l'Université, les rêves de gosse qui se réalisent et les nouveaux, plus fous, qui les remplacent ; des nuits, des jours de musique et de picole ; sex, drugs & Rock'n Roll. Evidemment. Et puis, les choses s'étaient corsées, j'avais dû m'en aller travailler dans le Sud et j'avais épousé Jess en passant. Pendant ce temps, Marcus et Mathilde se mettaient ensemble, le groupe se dissolvait lentement... Mais nous avions décidé d'en refaire une, le temps d'un soir, dans un vieil hôtel paumé pour ne plus déranger les voisins.

    Ça jouait déjà sec à notre arrivée ; des relents de guitare saturée nous cueillirent au sortir de la voiture. «
    C'est ça, le son de ton ex-super groupe de potes ? » lâcha Jess d'un ton aigre en se mettant les mains sur les oreilles, et désignant du coude un attroupement de trentenaires débraillés et hurleurs. Je sentis aussitôt l'à-coup d'une montée d'adrénaline : un de nos vieux solos ! Celui où Mathilde s'explosait toujours un médiator ou un ongle pendant les concerts ; on s'en souviendrait longtemps, de ce morceau. On l'avait construit justement autour du solo, de bric et de broc, j'avais écrit les paroles complètement ivre et on faisait tenir le tout avec force distorsions et effets de pédale. Cette fois, c'était apparemment sans la wah-wah, mais cinq ans après, fichtre, ça en jetait toujours... Je me jetai comme un fou dans la foule gesticulante, poussant un hurlement venu du fond des âges qui se voulait correspondre à la reprise du chant - encore fallait-il arriver pile poil, à croire qu'on l'avait fait exprès. Ça criait et ça sentait la bière, des rires alcoolisés résonnant dans les amplis qui crachaient : « Girls, Tequila & Old Guitar Blues » venait, assurément, de renaître de ses cendres.

    On me tendit un verre, puis un autre ; quand on chante il faut soigner sa voix. Je fus bientôt aussi raide qu'à l'époque où j'écrivais des chansons, et capable de recracher notre ancien répertoire comme si jamais je n'avais lâché la source d'inspiration - le goulot, lui, je le tiens toujours. Presque tous les souvenirs y passèrent en accéléré avant même qu'on ai eu l'idée de se dire bonjour ; l'interprétation valait ce qu'elle valait, peu importait, la cohérence y était encore. Où s'était-elle cachée pendant toutes ces années d'absence ? «
    Mat-Tilda, criai-je, ralentis, tu vas encore nous péter une corde sur 'La Chevauchée Des Culs-d'Bouteille' ». Elle me regarda, et péta sa corde ; cette phrase-là, elle n'avait pas retenti depuis mon départ, et elle mit fin à la première partie du concert comme un enchantement qu'on brise. Il y en avait, des choses à se dire : des choses que pour la plupart j'avais oubliées, mais qui reviendraient à coup sûr au fil des questions et des regards interrogateurs...

    (à suivre)

    Gatrasz.


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  • Il s'en allait, fendant l'eau sombre de son étrave puissante et large de cuirassé ; devant lui tout ce qui passait naviguant semblait une coquille de noix. Il en avait coulé bon nombre déjà depuis le début des hostilités, et son arrivée dans ces parages : sa réputation d'invincible n'était plus à faire. C'est ainsi que son apparition soudaine, surgissant des brumes du matin comme du plus profond des légendes, avait semé la panique dans le convoi. Les éclaireurs tournaient en rond, déroutés ; quant aux retardataires, ils accouraient à toute vapeur pour recouvrer la protection du groupe. Se faire surprendre dans ce secteur par un pareil monstre des flots eût signifié immanquablement leur fin... A présent, dédaignant son but premier, le convoi s'était scindé en deux groupes qui, affolés, tournaient en rond autour du gigantesque assaillant, prenant prudemment soin se tenir hors de portée des défenses puissantes - sans être pour autant très rassurés sur leur avenir. Un tel ennemi pouvait réserver de dangereuses surprises ; s'il virait brutalement de bord, il ferait assurément un sort aux plus téméraires de la flottille - ou aux plus lents... Quant aux raisons de leur présence ici, et l'objectif immensément stratégique sur lequel ils convergeaient, espérant être les premiers sur la place, bien sûr, il n'y fallait plus penser. Tranquillement, la masse sombre et imposante de ce monstre préhistorique, que certains parmi les plus facétieux surnommaient Nessie par bravade en raison de sa suggestive silhouette, traçait dans les vagues sa route à la fois débonnaire et terrible, soulevant des remous d'une taille inimaginable. Rien n'aurait pu l'arrêter dans son impitoyable course, seul comptait le but, l'objectif qu'il s'était fixé. Qui s'interposerait entre lui et sa proie serait immédiatement et infailliblement condamné...

    Aussi, lorsque la flottille des canards chargea,
    Nessie, le grand cygne noir qui régnait sur ce bras mort de la rivière, n'eût-il qu'à tourner sauvagement la tête en poussant un cri rauque : aussitôt les petits palmipèdes s'éparpillèrent, et Nessie triompha dans les éclatantes lueurs de l'aube... Parvenu enfin aux abords de l'objectif tant convoité, il lança en avant sa fine tête au bec rouge : du petit morceau de pain qui flottait, il ne fit qu'une bouchée.

    Gatrasz.


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  • III. LE CONTRACTUEL

    En ville, Mickaël me fit stopper près d'un petit bar sur le port ; j'entrai, toujours sous sa discrète menace. Un groupe de lycéennes babillait autour d'une petite table à gauche tandis que sur la droite le zinc se prolongeait jusqu'à une autre issue. J'y marchai tout droit, l'arme de Mickaël dans mon dos. Nous passâmes devant un barman énigmatique qui nous suivit des yeux un moment tout en essuyant des verres, et un poivrot qui ne nous accorda qu'un coup d'œil. « Comment peuvent-ils ne pas voir que je simule la bonne humeur ? » pensais-je désespérément ; mais ces pavillons de détresse imaginaires restèrent évidemment lettre morte. Cela ne me surprenait finalement pas tellement. De nos jours, personne ne se préoccupe plus de ce que font ses concitoyens ; tout est normal, on ne se met pas en mesure de recevoir les signaux d'alerte qui pullulent à présent dans la Société Silencieuse qui étouffe... Mes réflexions philosophiques au doux parfum de redescente furent interrompues par l'apparition d'un sigle étrange, peint sur un tableau à la sortie opposée du bar ; une évocation hédoniste que soulignait à présent la vue d'une pelouse fraîche et fleurie où s'ébattaient nombre de silhouettes, majoritairement en couple. « Pas de tabou », apparemment, « dans ce lieu de liberté très privé » ; comme l'affirmait l'affiche, on était là dans une bulle, et je me demandai ce qui arriverait si je décidais d'appeler à l'aide. Mais, bizarrement, je sentis la curiosité m'envahir, en même temps qu'un sentiment difficile à identifier ; c'est pourquoi je ne dis rien lorsque mon ami m'envoya rouler, sans violence, dans un moelleux massif de pâquerettes.

    « Excuse-moi, murmura-t-il en s'agenouillant sur mon dos ; je n'ai pas pu faire autrement. Je ne voyais pas comment t'amener ici...
    _Mais pourquoi... ?
    _Je...je t'aime, tu sais...
    »

    Je tressaillis et me retournai ; mon regard en coin croisa son œil triste, et mon cœur fut submergé soudain par une vague d'émotion. Ainsi... Je me laissai retomber dans l'herbe humide et odorante, songeur. Devant mes yeux je découvris l'arme que mon ami avait pointée dans mon dos dans cette aventure : c'était un fragment d'épée antique... Rien en vérité ne me prédisposait ni ne m'obligeait à accepter ce que Mickaël s'apprêtait à me faire ; pourtant je sentis ma volonté défaillir, et je m'apprêtai à devenir d'ici quelques minutes parfaitement consentant, couché sous le poids de ce troublant ami qui, maintenant...

    «
    Monsieur ! Monsieur ! »

    Je me redressai, ne sachant si j'allai en fin de compte, bénir ou maudire cette interruption. Le poivrot de tout à l'heure s'approchait rapidement, accompagné d'un contractuel.

    «
    On me signale, m'annonça ce dernier en désignant le buveur, que vous êtes en infraction de stationnement ; veuillez me suivre, s'il vous plaît, pour régulariser votre situation ».

    Je le suivis, laissant mon pauvre Mickaël agenouillé dans l'herbe ; au passage le poivrot me glissa à l'oreille : «
    J'ai fait ce que j'ai pu, Monsieur ; vous aviez réellement l'air d'avoir besoin d'aide, vous savez... »

    J'opinai du chef, incapable de répondre. Mon opinion sur le Monde se révolutionnait tout à coup. Tout cet Amour... Etait-ce un rêve ? Les rires moqueurs des lycéennes qui batifolaient dans leur box ne m'atteignirent même pas ; d'un seul coup bien placé j'étendis le contractuel. Dans ma main, encore, le pichet à moitié plein que j'avais conservé depuis le début, sans doute. Et Mickaël qui m'attendait, tout seul, là-bas... Tellement d'Amour, en vérité...

    FIN

    Gatrasz.


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  • II. L'AMI

    Debout sur le sol dallé, je regardais la petite table de pierre avec un intérêt passionné, tâchant de deviner quel pouvait avoir été son usage ; l'entrée de la salle avait été dégagée ce matin par les bulldozers, et les ouvriers du chantier du golf nous avaient aussitôt téléphoné. Nous, archéologues départementaux, notre boulot consistait à expertiser toute forme de vestige mis au jour et à organiser si nécessaire des fouilles préventives pour pousser le sujet un peu plus loin et juger de l'importance d'un site, voire pour extraire le matériel et reconstruire ailleurs ce qui aurait été découvert sur le parcours d'une autoroute ou d'un gazoduc. Dans ce cas précis, je ne savais pas trop quel château (au vu des dimensions de la pièce et des murs) avait pu occuper la zone, ni à quelle période le situer. Mais il se dégageait quelque chose d'imposant de ces pierres oubliées, quelque chose de profond qui ne demandait qu'à communiquer. Je sentais comme des ombres qui tournaient autour de moi, cherchant l'instant propice pour entrer dans ma tête et me révéler le secret de ces vestiges d'un autre âge. Leur tourbillon m'entraînait vers le centre, vers cette petite table de pierre où se dressaient deux espèces de pichets de verre qui m'intriguaient beaucoup. Ils m'attiraient, ils m'appelaient, sans m'en rendre compte je m'approchais d'eux pas à pas, les mains tendues et les yeux écarquillés ; et tandis que leur image se gravait dans ma mémoire rétinienne, j'eus soudain l'impression qu'ils étaient pleins. Remplis d'un liquide ambré dont le niveau se précisait peu à peu, comme à travers un brouillard ; je perçus même un léger parfum lorsque, toujours sous l'effet de ces étranges souvenirs extérieurs, je fus à même de toucher le bord de l'un des récipients translucides. Il était tiède. Je me saisis de la poignée pour le porter à mes lèvres ; le contenu en était à température idéale, ambiante. Le goût en était à la fois connu et impossible à identifier, il coulait comme du petit lait jusque dans mon gosier surpris, et j'en aurais bu sans réfléchir une rasade consistante si une main ne m'avait rudement pris par l'épaule.

    Je me retournais sur Mickaël, mon collègue de travail ; mais je sentis quelque chose derrière moi, et il me dit de ne pas bouger.
    « Qu'est-ce qui te prend ?
    _Ne dis rien, et avance »
    J'obtempérai, un peu secoué par mon retour à la réalité ; les brumes mémorielles se dissipaient douloureusement comme l'alcool se dissout dans l'organisme, laissant derrière elles une légère gueule de bois.

    En attendant, mon ami me poussait dehors en pointant une arme dans mon dos ; je me gardai bien de lui désobéir en posant trop de questions, et me contentai de marcher dans la direction qu'il m'indiquait. Dans la voiture cependant, je tentai à nouveau de savoir ce qui lui prenait ; il me fit taire sèchement, me forçant à regarder la route
    ...

    -A suivre-
    Gatrasz.


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  • I. LE NAIN

    Le Nain Fandrün monta l'escalier de pierre d'un pas lourd. Dans la vaste alcôve où les flammes du feu qui couvait éclairaient de reflets fauves les pierres de la voûte , sa femme Bronnin se tenait devant l'énorme chaudron, les poings sur les hanches :

    "Que viens-tu faire ici, Fandrün ? L'accès de ce lieu t'est interdit.
    _J'en suis le gardien
    , grogna-t-il dans sa barbe.
    _Alors tu ne le sais que mieux. Déguerpis ; en ces lieux c'est moi qui commande, et même à toi, Fandrün, je refuserai ce que tu réclames. N'insiste pas."

    Le vieux Nain grommela dans sa barbe, et ses doigts se crispèrent sur la poignée de son épée large et courte ; il n'eût toléré cet affront de personne, seule la vision de sa femme au lieu d'une quelconque servante retenait son bras. Fandrün avait été un guerrier redoutable devant lequel fuyait l'ennemi ; mais il défendait à présent l'accès aux caves où l'on fabriquait l'élixir secret dont le Royaume tenait sa force, au cœur du gigantesque château royal. Cette relégation dans les profondeurs froides et sombres eût pu lui plaire s'il n'y avait eu l'ennui et la solitude. Plus d'armées sous ses ordres, plus de combattants à occire ; et Fandrün ruminait en buvant sa dose d'élixir réglementaire, qu'il additionnait de celle de sa femme et de ce qu'il gagnait au jeu contre les gardes de son escouade. Toute honte bue, il déclinait ; et son épée légendaire frappait de moins en moins juste à l'entraînement. Pour cette raison, et parce que les quantités étaient soigneusement comptées, sa femme lui refusait le supplément qu'il lui réclamait souvent. Il ne riait plus maintenant, il ne faisait même plus semblant ; et son regard se fit cette fois haineux, tuant au cœur de Bronnin de nouvelles illusions d'amour qui passèrent à l'instant au rang des souvenirs.

    Fandrün se détourna rageusement, puis descendit quelques marches de l'escalier qui descendait dans la grande salle où restaient, vides, les deux pichets réputés contenir la vraie source éternelle d'élixir et qui pour lui s'étaient depuis longtemps taris. Leur vue, du haut des marches, exaspéra sa colère et il sortit son épée complètement du fourreau ; il la fit tournoyer dans l'air sous le regard médusé de sa femme, puis elle quitta ses doigts pour traverser la salle dans un sifflement. Les yeux agrandis par l'horreur, Bronnin, Fandrün et les gardes en faction virent la lame légendaire atterrir à plat dans un fracas terrible sur la table de pierre et rebondir, brisée, entre les pichets de verre intacts et comme impassibles. Le vieux Nain émit un cri plaintif, si bas que seule sa femme l'entendit s'échapper tandis que le corps de Fandrün s'affalait sans vie et sans un bruit sur les degrés de pierre. Avec la fin de cette lame illustre qui seule gardait encore ce qu'il avait été de robuste et glorieux, il avait rendu l'âme
    ...

    -A suivre-
    Gatrasz.


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